Durant la dernière année, deux changements ont modifié considérablement la problématique de la transfusion sanguine chez les Témoins de Jéhovah.
Le principe de laïcité, qui oriente nos réflexions et nos actions, nous interdit de porter sur les personnes ou les croyances un jugement moral. Nous nous référons alors à des repères juridiques pour construire une argumentation rationnelle et nuancée. Nous voyons donc volontiers une boussole dans les conclusions du commissaire du gouvernement auprès de la cour administrative d'appel de Paris dans l’affaire suivante : des témoins de Jéhovah avaient sollicité une indemnisation pour le préjudice dont ils s’estimaient victimes. Bien qu'ayant exprimé leur refus d'être transfusés, ils avaient reçu du sang extérieur qui leur avait sauvé la vie.
Voici un extrait des conclusions du commissaire du gouvernement : la représentation française de l’autonomie a un sens beaucoup plus étroit, inspiré du droit romain mais aussi de Rousseau et de Kant : c'est la capacité de poser et respecter des devoirs universels, des lois, envers les autres et envers soi-même comme membre de l'humanité. Un être autonome ne peut vouloir rationnellement un comportement qui n'est pas universel et stable. Dans cette conception, le gréviste de la faim, celui qui refuse un soin vital, n'est pas autonome, ce qui justifie l'intervention de l'État ou du médecin. « L'encadrement législatif et juridique de la médecine en France ne peut se comprendre sans cet arrière-plan… » c'est ainsi que l'on explique la jurisprudence du Conseil d'État relative à la nécessité du consentement à l'acte médical qui ne consacre pas cette exigence comme un absolu. Dans cette conception, la notion de dignité n'est pas ce synonyme de liberté autonome. Elle comporte une dimension objective qui se fonde sur l'appartenance de l'individu à l’humanité, qui amène à faire prévaloir, quand est en cause une valeur propre à la condition humaine, l'universel sur ses préférences singulières. À cet égard, les arrêts du Conseil d'État rendus sur les affaires dites « de lancer de nain » sont particulièrement significatifs. Monsieur Frydman dans ses conclusions précisait : « la dignité de la personne, principe absolu s'il en est, ne saurait s'accommoder des conceptions subjectives que chacun peut en avoir, même l'intéressé ».
Par ailleurs, depuis que le Conseil d'État a statué il y a maintenant un quart de siècle, que dès lors que le risque vital était avéré et que tout avait été fait pour persuader le malade de la nécessité d'être transfusé, l'établissement hospitalier n'était pas condamné par le juge administratif à indemniser le préjudice allégué consécutif à un acte thérapeutique qui avait préservé la vie.
C’est pourquoi un récent arrêt du Conseil d'État nous inquiète.
Il y a une dizaine d'années, au CHU de Bordeaux, une femme se présentait pour une ablation de la vésicule biliaire, une opération d'ordinaire sans risque. Exceptionnellement, la perforation d'une artère avait nécessité l'apport de sang extérieur. Il y avait urgence ; il était évidemment impossible de réveiller la personne pour lui demander l'autorisation de transfuser. Elle reçut du sang à deux reprises lors de cette intervention. Ni la cour administrative d'appel de Bordeaux, ni le Conseil d'État ne virent de fautes administratives.
Ultérieurement, une forte anémie, entre autres, entraîna la nécessité d'une troisième transfusion ; les médecins sédatèrent la patiente pour la transfuser, ce qu'elle apprit en demandant à consulter son dossier médical.
La cour administrative d'appel admit l'existence d'un préjudice. L'intéressée s'était prévalue d'une violation de sa vie privée, d'une atteinte à sa liberté de conscience, et d'une discrimination, en fondant ses requêtes sur la Convention européenne des droits de l'homme. C'était le premier préjudice. Mais elle se jugeait également victime de troubles dans sa vie ultérieure du fait que les lois divines avaient été enfreintes. Le Conseil d'État, en cassation, a admis le préjudice subi du fait de l'intervention mais sans reconnaître la nécessité d'indemniser ces troubles ultérieurs.
En tant qu'humanistes et laïques, nous estimons que le droit à la vie est primordial et prime tous les autres droits énoncés par les rédacteurs de la Convention européenne. Tant l'éthique que le droit nous amènent à regretter la teneur de cet arrêt qui condamne le groupe hospitalier à indemniser la requérante.
Nous venons d’apprendre une autre nouvelle : la doctrine de la congrégation évolue et l'interdiction de recevoir du sang extérieur s'assouplit.
Le 20 mars 2026, le collège central des Témoins admet l'autotransfusion. Le 18 septembre suivant, la même instance autorise l'administration de composants du sang (par exemple globules blancs ou rouges, plaquettes, etc.) venus d'autrui ; mais la transfusion de « sang total » reste interdite.
En Australie, la télévision rend compte tout en reflétant la colère des familles : « Une femme de la vallée de Hunter affirme que la vie de sa mère aurait pu être sauvée grâce à ce changement de doctrine. La fille d'une témoin de Jéhovah morte d'une hémorragie à Newcastle après avoir refusé une transfusion sanguine dit être en colère que la foi ait mis autant de temps à ajuster sa doctrine pour autoriser les transfusions sanguines en cas d'urgence. (…), Libby Macintyre a perdu sa mère, Heather Winchester, après que celle-ci eut refusé une transfusion de globules rouges concentrés lors d'une urgence en 2019. Mme Macintyre dit être en colère face au nombre de vies perdues, y compris celle de sa bien-aimée mère ».
Sur son site francophone destiné à l'information des personnels de santé, la congrégation précise : « Il appartient à chaque témoin de décider par lui-même s’il accepte ou non les transfusions de globules rouges, de globules blancs, de plasma ou de plaquettes provenant du sang d’un tiers. Conformément à l’ordre biblique de « s’abstenir […] du sang », leur refus des transfusions de sang total reste inchangé ».
Accepter une transfusion ne serait donc plus passible d'excommunication. Il nous reste à espérer que ces délibérations du collège central éviteront des décès prématurés.
GK
À bientôt.




