Le journal helvétique l'Auditoire est géré par des étudiants de l'université de Lausanne. Il a récemment proposé à ses lecteurs un article sur « la Suisse face aux sectes ». Le journaliste interroge la directrice du Centre d'Information sur les Croyances (CIC), une fondation de droit suisse située à Genève.
Nous remercions la journaliste et la directrice du CIC de nous avoir autorisés à reproduire cet entretien. Il nous semble toujours intéressant d'étendre notre champ d'investigation, lorsque c'est possible, hors du territoire national.
SOCIÉTÉ
MAI
2026
La
Suisse face aux “sectes”
DÉRIVES
SECTAIRES
De
nouveaux mouvements religieux et spirituels ont émergé dans nos
sociétés, mais comment
est-ce que la Suisse se positionne-t-elle face à de potentielles
dérives abusives? L'auditoire a soumis ses questions à Manéli
Farahmand, directrice du Centre Intercantonal d'information sur les
croyances à Genève (CIC).
“Secte”,
un mot chargé d'images marquantes, tant dramatiques que fascinantes.
On associe souvent ce terme à la figure d'un «gourou», à des
personnes endoctrinées, ainsi qu'à des tragédies anciennes ou
récentes ayant notamment touché la Suisse. Pourtant, juridiquement,
cette notion n'est pas reconnue: c'est le terme de «dérive
sectaire»
qui est privilégié.
Depuis
vingt ans, les questions liées au religieux se sont multipliées
En
Suisse, comme dans de nombreux pays européens, la liberté de
croyance et de conscience est protégée: mais qu'est-ce qui
différencie une religion ou une croyance, d'une «secte»? La Suisse
permet-elle une présence accrue de nouveaux mouvements religieux
susceptibles
de connaître des dérives? Et comment les prévenir? Manéli
Farahmand nous éclaire sur le sujet.
Le
CIC a été créé en 2002 quelques années après la tragédie de
l'Ordre du Temple solaire. Quelle était sa mission
lors de sa fondation et a-t-elle évolué aujourd'hui?
L'origine
du CIC remonte aux drames de l'Ordre du Temple solaire entre 1994 et
1997, qui ont frappé les imaginaires. Dans un testament laissé par
le groupe, la mort est présentée comme un transit vers une planète
paradisiaque. En 1997, les termes de l'Audit, demandé par le
Conseiller d'État responsable du Département de Justice et Police
et des Transports du Canton de Genève, posaient la problématique
suivante: la liberté de croyance est inscrite dans la Constitution
mais parfois des mouvements,
groupes ou personnes peuvent avoir des actes qui sont contraires à
la loi. L'une des recommandations était d'informer sur ces
mouvements afin de prévenir les dérives. C'est ainsi qu'a démarré
l'idée d'avoir un Centre d'information
sur les croyances (CIC). Depuis une vingtaine d'années, les
questions liées au religieux se sont multipliées et ont gagné en
importance, à tel point que la cohésion sociale dépend en partie
des réponses qui peuvent leur être apportées. Depuis 2020, le CIC
a étendu sa mission de prévention des dérives sectaires à la
recherche et à la formation,
marquant une période d'évolutions significatives. La fondation
développe des projets de recherche empirique d'intérêt
général et propose des formations.
Les
dérives sectaires sont facilement identifiables dans certains
nouveaux mouvements religieux. De quelles manières prennent-elles
forme dans des pratiques plus ordinaires ou socialement acceptées?
Le
CIC évalue la situation signalée, son contexte religieux ou
spirituel et son degré de dangerosité en utilisant certains
indicateurs. Dans ses analyses de différentes données (sites,
productions émiques, témoignages de proches, membres ou ex-membres,
discours religieux,
etc.), le CIC s'appuie sur une grille d'analyse multidimensionnelle
permettant
d'évaluer la situation individuelle et collective. Concernant les
témoignages par exemple, on recueille d'abord les informations de
base sur la personne, on analyse aussi son degré d'isolement, sa
dépendance émotionnelle ou financière
et son emploi du temps au sein du groupe. Ensuite, on évalue le
degré d'implication dans le mouvement religieux
et les processus d'entrée dans le groupe. Il s'agit du travail du
CIC dans le cadre de son guichet public.
Il
est rare qu'une personne concernée
dépose plainte
Nos
travaux de recherches appliquées se penchent aussi sur les risques
de dérives ou de situations problématiques, notamment autour des
«conspiritualités» (articulation entre récit conspirationniste
et spiritualité) et des questions de religions et de diversités
sexuelles. Nos travaux de recherche explorent la thématique
de la violence ou des potentielles violences.
Si
une dérive sectaire est identifiée, concrètement, que peut-il se
passer en Suisse?
En
général, il est assez rare qu'une personne
concernée dépose plainte elle-même, si elle se trouve dans un
contexte contraignant et/ou sous emprise. Il y a aussi le délai de
prescription
qui peut être problématique. Selon l'expertise juridique récente
mandatée par le CIC, les proches de la victime peuvent déposer une
dénonciation auprès de la justice pénale si les éléments
sont suffisants.
La
Suisse est perçue comme institutionnellement moins répressive que
la France
Certaines
infractions étant poursuivies d'office par l'État, cela peut
conduire à l'ouverture d'une enquête pénale
indépendamment
de la volonté de la victime.
D'autres situations exigent le dépôt d'une plainte. Cela dit, seule
une faible minorité des signalements reçus au CIC sont de nature à
être relayés aux autorités cantonales et il n'existe actuellement
aucune donnée statistique officielle
ni même centralisée sur les verdicts prononcés par les autorités
judiciaires
cantonales suisses en ce qui concerne les condamnations liées à des
infractions en contexte religieux et/ou spirituel. Le CIC a formulé
sur son site internet des recommandations à l'attention
des membres et futurs membres, des proches et des responsables des
groupes religieux.
Récemment,
les CFF ont autorisé des affiches du Mouvement Raélien dans
certaines gares, un mouvement considéré comme sectaire et très
controversé en France. Cette situation
interroge l'approche suisse: est- elle trop permissive?
En
Suisse, il n'existe pas de réglementation
fédérale unique sur la diffusion des
croyances
religieuses dans l'espace public: cette compétence revient aux
cantons. Toutefois, cette liberté est protégée
par la Constitution et par le droit international, notamment la
liberté de conscience, d'opinion et de religion mais elle peut être
limitée en cas d'atteinte
à l'ordre public ou de harcèlement.
Il
n'existe aucune liste officielle de ”
sectes”
en
France et en Suisse
Dans
les gares, considérées comme espaces publics, les affiches ne
peuvent pas être interdites arbitrairement, mais les CFF ou les
entreprises d'affichage peuvent refuser certains contenus s'ils
violent la loi, notamment en matière de discrimination ou
d'incitation à la haine. Ces formes de régulations des libertés
existent ailleurs en Europe, notamment en France. En ce sens, je ne
dirais pas que la Suisse est plus permissive, mais il est toutefois
vrai qu'elle est généralement
perçue comme institutionnellement moins répressive que la France.
Elle n'a pas de dispositif centralisé équivalent
à la Miviludes, rattaché au ministère
de l'Intérieur ni l'équivalent de la loi About-Picard, définissant
la dérive sectaire
comme une “manipulation”
ou une "emprise
mentale”.
L'emprise, difficile
à mesurer objectivement, est condamnable en Suisse si des actes
illicites
en découlent. Ces différences s'expliquent en partie par des
trajectoires
historiques différenciées dans les relations entre l'État et le
champ du religieux.
Comme dans la plupart des pays européens, il n'existe actuellement
aucune liste officielle de “sectes”
en France et en Suisse. L'attention s'est portée sur les dérives
sectaires, comprises
comme des actes illicites en contexte religieux ou spirituel. Dans le
cadre d'une initiative européenne pour harmoniser la réponse des
États à dérives, le terme «secte» a été abandonné en 2002 et
la France a cessé de publier
Propos
recueillis par Clémence Reymond
L'auditoire – Le journal des étudiant·e·s de Lausanne depuis 1982.
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